En 2019, Pierre Palmade, figure populaire de la culture française depuis trois décennies, publie son autobiographie, Dites à mon père que je suis célèbre. Le grand public découvre un pan entier de sa vie : ses difficultés à accepter son homosexualité et à la vivre de manière épanouie, l’ampleur de ses addictions “à l’alcool, à la cocaïne et au sexe”, ses tentatives de désintoxication. Au cours de la tournée promotionnelle, l’acteur se livre sur sa dépendance et son combat contre cette maladie.

Avant même l’accident du 10 février 2023, les services police-justice du Parisien et de BFM TV avaient déjà couvert sa condamnation pour “usage et acquisition de stupéfiants” en 2019 et la tentative de chantage à la sextape dont il avait été victime en 2022. “On croyait qu’il s’en était sorti, explique Christophe Carrière, journaliste à Paris Match, sur BFM TV, le 11 février. Il l’a répété sur les plateaux télé. Il en a même fait un livre. Dedans, il avait fait amende honorable. Là… c’est sidérant… c’est horrible !”. 

Accusés sur les réseaux sociaux de complaisance à l’égard de Pierre Palmade, voire de dissimulation1, Le Parisien, BFM TV et bien d’autres médias se sentent obligés de préciser que “la célébrité ne sera pas, ici, une circonstance atténuante”2. Cette injonction à la transparence qui succède rapidement à l’inquiétude et à la sidération les encourage à explorer et à exposer la vie privée de l’acteur.

Exposition médiatique et homophobie intériorisée 

Alors qu’il est hospitalisé et placé sous contrôle judiciaire, puis victime d’un AVC, la voix de Pierre Palmade est absente de cette déferlante médiatique. On ne l’entend qu’à travers un communiqué de presse reprenant les déclarations de sa sœur Hélène, diffusé le 14 février, juste avant la conférence de presse de Me Mourad Battikh, l’avocat de la passagère blessée, et la publication de fuites issues de ses auditions. S’appuyant alors sur des images d’archives, sur son autobiographie et sur les nombreuses interviews que l’humoriste avait données lors de la sortie de cet ouvrage, Le Parisien et BFM TV évacuent la question du respect de son intimité et installent son vécu comme grille d’analyse de l’accident.

Au cours de la tournée promotionnelle de son livre en 2019, l’humoriste évoquait ce qu’il qualifiait de  “démons” : alcool, drogues, sexe et… son homosexualité. Le soir même de l’accident, les journalistes reprennent ce terme aux accents religieux et révélateur d’une homophobie intériorisée, amenant un regard moral sur l’affaire et évacuant du cadre l’aspect médical de la dépendance.

Dans le documentaire de BFM TV intitulé Pierre Palmade, des vies brisées, diffusé le 17 février 2023, les journalistes Jérémy Normand et Michaelle Gagnet reviennent ainsi sur les supposés “démons” du comédien en citant ses propos de 2019, sur le plateau de la chaîne israélienne i24News : “L’alcool et la drogue m’ont aidé à ne plus me juger mal en tant qu’homo parce qu’à l’époque, je me jugeais mal. Je me disais : ‘Merde ! Pourquoi je suis homo ? Ce serait tellement plus simple d’être hétéro…’ Je ne l’ai pas refoulée. Mais, je ne l’aimais pas, cette homosexualité – je dis bien, à l’époque. Aujourd’hui, je suis enfin en paix avec ça. Malheureusement, l’alcool et la drogue m’ont aidé à vivre mieux avec ça. [Depuis], je suis devenu dépendant à l’alcool, à la cocaïne, au sexe. Ça a gâché ma vie privée.”3 

Au long des quatre semaines que recouvre notre corpus, ce vocabulaire moral voire moralisateur prospère, au détriment du factuel : “enfer de la drogue”,  “vices”, “débauche”, “honte”, lit-on et entend-on chez nos confrères et nos consoeurs. Ce dernier sentiment sera d’ailleurs une sorte de fil rouge : Le Parisien et BFM TV évoquent tour à tour la “honte d’être homosexuel”, la “honte de prendre de la drogue”, ou encore la “honte” supposée des chemsexeurs·euses qui les empêcherait d’appeler les secours en cas d’overdose d’un participant (alors qu’il s’agit plutôt bien souvent de la peur des forces de l’ordre, comme le rappellent régulièrement les associations). 

Le 12 février, Le Parisien va jusqu’à barrer sa une sur l’accident d’un “irréparable”, se posant en juge surplombant l’affaire et niant la possibilité d’une justice restaurative. Dans ses colonnes, Didier Auguste, directeur adjoint de la rédaction, enfonce le clou avec son édito titré “Pierre Palmade, un scénario impardonnable”.  Le même jour sur BFM TV, le journaliste Bruce Toussaint affirme à son tour que le problème n’est plus “l’autodestruction” d’un homme, “mais [qu’il] a détruit des vies”, et que “c’est là l’impardonnable”. Son invitée, la chanteuse Rose, ancienne consommatrice de drogues, lui répond toutefois : “Impardonnable ? Je ne sais pas… Qui sommes-nous pour juger ?”

Lors des premiers jours de l’enquête sur l’accident de la route, Le Parisien utilise quatre fois la même formule : “un cocktail alcool-cocaïne-sexe qui lui a permis un temps de vivre son homosexualité”. Cette facilité de rédaction entérine l’idée selon laquelle l’homosexualité serait un problème. C’est d’ailleurs signifiant qu’elle apparaisse la première fois au lendemain de l’accident, dans un article en ligne titré Pierre Palmade, une vie d’excès4 pour introduire une citation de Dites à mon père que je suis célèbre : “A jeun, je voulais être hétéro à tout prix. Avec l’alcool et la drogue, j’ai eu la liberté d’être homo, je ne me jugeais plus, m’éclatais. Humoriste bien propre sur lui la journée, la nuit je courais les boîtes gays sans me rendre compte que je devenais dépendant à la cocaïne.”

Sur les plateaux de BFM TV ou dans les colonnes du Parisien, l’homophobie intériorisée de Pierre Palmade ne sera jamais définie comme telle, contextualisée, encore moins déconstruite ou mise en regard avec l’homophobie qu’il a pu subir. Finalement, pendant ces quatre semaines, les médias que nous avons étudiés ont utilisé les déclarations passées de Pierre Palmade autant comme des éléments de démonstration ou d’illustration que comme des pistes à poursuivre. 

“Le devoir d’informer”, faux-nez du sensationnalisme et de l’homophobie 

Des “vices” aux “soirées de débauche”, en passant par de supposés “déviances” et “penchants pédophiles”5qui seront ensuite infirmés –, la vie intime et sexuelle du comédien est exposée. Le Parisien et BFM TV listent les “objets sexuels” et les drogues retrouvées lors de la perquisition à son domicile de Cély-en-Bière (Seine-et-Marne) et détaillent ses hypothétiques pratiques, dès lors qu’elles peuvent paraître scabreuses (BDSM, achats compulsif dans les sexshops, attrait supposé pour les “collants” et les “vêtements de femme”). Sans jamais expliquer quels liens ces “découvertes” de la police pourraient avoir avec l’accident.

Les journalistes se focalisent aussi sur l’entourage de  Pierre Palmade, avec une obsession pour les âges, les nationalités des personnes qui le côtoient et la nature de leurs relations avec le comédien. Chaque fois, elles seront d’abord définies par l’argent (“prostitués”, “anciens escorts”…) ou par leur participation à des “soirées”. La méconnaissance de la sexualité homosexuelle et du chemsex se traduit par des euphémismes (“des compagnons de fête”, “des compagnons de bringue”), des formulations techniques (“des soirées à caractères sexuel”) ou à d’étonnantes circonvolutions, notamment dans Le Parisien :

  •  “des relations particulières basées sur la fête” (13/02/23)
  • “des relations régulières basées sur la fête” (14/02/23)
  • “un ancien amateur de soirées homosexuelles parisiennes” (26/02/23)

L’imprécision des faits décrits, les mots et les formulations employées contribuent à une homophobie d’atmosphère, comme bien d’autres éléments. Ainsi, les relations entre Pierre Palmade et ses partenaires ne sont jamais envisagées sous l’angle de la complicité, de l’affection, encore moins de l’amour.

Après avoir rappelé qu’à cause de ses “fêtes bruyantes”,  le comédien devait changer “régulièrement d’appartement pour trouver un nouveau refuge encore vierge de ses démons (sic), [mais qu’] à chaque fois, sa quête de nouvelles aventures sexuelles le ramènent à ses vices”, Jérémy Normand et Michaelle Gagnet donnent la parole dans leur documentaire à Jérémy Bellet, un “jeune mannequin [qui] a entretenu une relation intime” pendant deux ans avec Pierre Palmade. Seuls deux aspects de cette relation sont abordés : la consommation de cocaïne de l’acteur et son “imprudence”. Jérémy Bellet précise que Pierre Palmade donne “son code, son numéro, l’étage de son appartement [à n’importe qui], à des dealers, et à [lui] le premier” et conclut : “Sa vie est un éternel danger au quotidien”. Il n’est jamais envisagé que des sentiments lient les deux hommes. Les relations intimes, forcément riches et complexes, du comédien sont une nouvelle fois traitées à charge : elles sont réduites à la prédation, à la consommation (de drogues et de partenaires) et à la prise de risques. L’obligation du contradictoire n’est pas non plus respectée puisque Pierre Palmade ne peut pas répondre sur ces éléments. 

Concernant l’âge et les nationalités de ses proches, le 11 février 2023, sur le site du Parisien, on lit ainsi : “Selon des premières investigations, un témoin a déclaré aux gendarmes avoir vu l’humoriste avec deux jeunes. Par ailleurs, un autre témoin aurait aperçu deux personnes regagner la commune où réside le comique après l’accident. Selon leurs descriptions, les deux hommes en fuite seraient âgés environ d’une vingtaine d’années, de type européen pour l’un, africain pour l’autre.” Le lendemain, dans le quotidien, l’article « Rattrapé par ses démons » précise que selon un témoin, “ils étaient deux, leurs capuches sur la tête”, et, dans une formule raciste employée par ce dernier, [qu’il y] avait un monsieur de couleur” et que d’autres “auraient aperçu ensuite ces mêmes jeunes marchant sur le bas-côté”. Le 15 février, le quotidien nous apprend que Mohcine E., “un Marocain en situation irrégulière”, a 33 ans et Sambou G., “de nationalité française, connu pour des délits liés aux stupéfiants”, a 34 ans.

Sur BFM TV, le 12 février, même insistance sur l’âge des passagers – “selon nos informations, cela faisait plus de 24 heures que Pierre Palmade faisait la fête dans sa maison de Cély-en-Bière avec quatre autres jeunes gens… Des gens jeunes qu’il avait rencontrés sur internet et dont certains avaient des relations tarifées avec lui”. 

Cette obsession de l’âge, doublée de celle des origines, n’est pas qu’un réflexe ou un travers de fait-diversier. Elle n’est pas anodine. Après avoir hypersexualisé les comportements de Pierre Palmade et dressé de lui un portrait de prédateur, Le Parisien et BFM TV réactivent là un préjugé homophobe : l’attrait supposé des homosexuels pour les très jeunes hommes. En insistant avec un peu de légèreté sur la différence d’âge entre le comédien et ses partenaires, ils préparent les conditions de la vraisemblance des accusations de pédocriminalité.

Les “dérives” du chemsex

La perspective change très vite après l’accident, quand “la piste d’une soirée ‘chemsex’” (Le Parisien, le 14 février 2023) commence à se renforcer. Les mots s’intensifient alors : des “dérives” du début, on bascule au fil des heures vers la “descente aux enfers”, la “chute”, la “déchéance”. À l’effet de stupeur et à la sympathie des premières heures, succède l’hyperbole, l’une des caractéristiques du sensationnalisme. Elle envahit le vocabulaire, surinvestit le registre des angoisses et renforce la position surplombante des journalistes. 

Au terme de cette déferlante médiatique, la vie du comédien en ressort totalement compressée. Pierre Palmade devient un nom commun. Synonyme de chauffard juste après l’accident de la route, il fait figure d’incarnation d’une nouvelle figure médiatique : le “chemsexeur”, à la fois assoiffé de drogues et de relations sexuelles, un “déviant” guidé par les seules jouissances et goût du risque.

  1. Revue de web de Benoît Gallerey, BFM TV – 12/02/23
  2. “Scénario impardonnable”, édito d’Olivier Auguste, Le Parisien -12/02/23
  3. Interview de mai 2019 sur la chaîne i24 News
  4. L’article était initialement titré “Pierre Palmade, un angoissé drôle à l’excès”
  5. “Affaire Palmade : les policiers à la recherche de vidéos”, Le Parisien – 21/02/2023