Tout est parti d’un signalement. Une semaine après l’accident, vendredi 17 février, vers 23 heures, un homme téléphone à la police pour indiquer qu’il a “connaissance de l’existence de vidéos démontrant que Pierre Palmade avait pu visionner des images à caractère sexuel de mineurs”. Le lendemain, le Parquet de Paris ouvre une enquête préliminaire à l’encontre de Pierre Palmade pour “détention d’images à caractère pédopornographique”, les investigations sont confiées aux enquêteurs de la Brigade de protection des mineurs (BPM) de la police judiciaire de Paris. Le troisième volet de “l’affaire Palmade” s’ouvre en plein week-end. L’information est annoncée par BFM TV dimanche à la mi-journée, la perquisition du domicile parisien du comédien sera effectuée en fin d’après-midi.

Même efficace, scrupuleuse ou chanceuse, une enquête nécessitera plusieurs jours avant de pouvoir recouper des témoignages et stabiliser de premières informations. Pour autant, entre le 20 et le 26 février, sans attendre que les faits soient établis et confirmés, Le Parisien/Aujourd’hui en France consacre pas moins de six articles en sept jours à l’enquête préliminaire pour “détention d’images à caractère pédopornographique”. 27 012 signes où se multiplient les conditionnels, les précautions rhétoriques, les insinuations, les ajustements (pour ne pas dire les correctifs) des révélations de la veille et les reprises de paragraphes entiers des articles précédents.

Ainsi, au terme de cette séquence médiatique, si nous recensons toutes les informations publiées par Le Parisien/Aujourd’hui en France pendant sept jours, et si nous en expurgeons toutes les répétitions et les informations antérieures au troisième volet judiciaire pour en retenir les seuls faits corroborés à l’époque, nous obtenons finalement assez peu de nouveaux éléments : 

  • Samedi 18/02 : l’homme qui a fait un signalement la veille à la police est auditionné : il affirme avoir vu une vidéo dans laquelle Pierre Palmade visionnerait des contenus pédopornographiques et se féliciterait de son impunité, l’avoir entendu se vanter de “disposer” d’un enfant de 7 ans et un autre de 9 ans pour assouvir ses désirs, et vu télécharger une vidéo pédopornographique.
  • Dimanche 19/02 : l’appartement parisien de Pierre Palmade est perquisitionné.
  • Lundi 20/02 : une seconde perquisition est effectuée à Cély-en-Bière.
  • Lundi 20/02 : Fabien, un nouveau témoin, transmet des documents audio et vidéo aux enquêteurs.
  • Mardi 21/02 : les enquêteurs auditionnent Fabien à Bordeaux sur les enregistrements et les vidéos qui attesteraient la consultation de contenus pédopornographiques par Pierre Palmade.
  • Jeudi 23/02 : un homme de 26 ans est placé en garde à vue, son domicile est perquisitionné, de la 3-MMC et des amphétamines y sont découvertes.
  • Jeudi 23/02 : un autre “jeune homme” est placé en garde à vue. C’est avec son téléphone, vendu à Fabien, que deux vidéos auraient été tournées.
  • Samedi 25/02 : le jeune homme de 26 ans est mis en examen pour “détention et diffusion de fichiers pédopornographiques” et placé sous contrôle judiciaire.
  • Samedi 25/02 : l’autre “jeune homme” sort de garde à vue sans charge retenue contre lui.
  • Samedi 25/02 : le parquet de Paris élargit l’enquête au chef de “consultation habituelle de sites pédopornographiques”.

À l’heure du bouclage de l’édition du 26 février, les analyses des vidéos transmises par Fabien ne sont pas terminées : “l’examen ne permet pas de certifier, à ce stade, que l’humoriste visionne effectivement des contenus illicites”. Pourtant, quatre jours plus tôt, alors même que les enquêteurs n’ont les vidéos que depuis deux jours et que Fabien a été interrogé la veille, les journalistes Jérémie Pham-Lê et Vincent Gautronneau affirment que l’existence de vidéos incriminantes à l’encontre de Pierre Palmade est jugée “crédible” : “au moins un média audiovisuel a pu prendre connaissance de ces films”, précisent-ils comme preuve supplémentaire, sans plus de précision. L’ambiguïté est totale : la crédibilité porte-t-elle sur l’existence de ces vidéos ou sur la nature incriminante du contenu ? Et pourquoi ne pas évoquer leur contenu puisqu’un “média audiovisuel” en a pris connaissance ? 

Titres assertifs et informations au conditionnel : la dissonance du doute 

Le 20 février, le premier article du Parisien sur ce troisième volet judiciaire titrait : “Et maintenant, une affaire de pédopornographie…”, sans point d’interrogation, avec ces trois points de suspension qui annoncent le prochain épisode. Pourtant, les enquêteurs n’ont pas encore récupéré les vidéos recherchées. Mais, sur la base du récit de l’homme qui a fait ce signalement, on peut lire que “les images seraient éloquentes”. 

Le lendemain, le chapô de l’article indique, malgré un conditionnel et un verbe mésusé, que l’enquête se resserre : “Ces documents allégueraient les accusations de pédopornographie visant l’humoriste”. Ce que renforce le titre de l’article du 22 février : “Pierre Palmade : des vidéos accusatrices entre les mains de la police”, alors même qu’elles “sont en cours d’exploitation afin de vérifier que Pierre Palmade est identifiable et qu’il ne s’agit pas de montages”, comme le précise l’article.

Les 24 et 25 février, on apprend d’une source proche de l’enquête que “les séquences ne seraient pas d’une qualité permettant d’avoir des certitudes”, “ces films ne sont pas d’une qualité probante et les bandes sont en cours de nettoyage”. Rebelote le lendemain, toujours pas de preuve que sur ces vidéos, Pierre Palmade visionne bien des contenus pédocriminels, “même si des paroles prononcées par le comédien jetteraient le trouble”.

En attendant, Le Parisien s’intéresse de très près aux différents hommes impliqués dans l’enquête, et aux relations qu’ils entretiennent avec le comédien :

  • Patrick, 28 ans, “ancienne connaissance de Pierre Palmade”, “se dit dépressif”, “aurait participé à plusieurs soirées à caractère sexuel avec l’humoriste”.
  • Fabien, “un homme qui gravite dans le milieu homosexuel parisien et dans l’entourage de Pierre Palmade”, installé désormais à Bordeaux, sous contrôle judiciaire pour trafic de stupéfiants.
  • H.L., 26 ans, jeune homme d’origine chinoise, “ami du comédien”, “avec qui Pierre Palmade faisait des soirées”.
  • “Un jeune homme qui pratique le transformisme”.

Tous ont participé à des “soirées”, des “soirées à caractère sexuel” avec Pierre Palmade, note Le Parisien. L’expression sera utilisée dans trois articles différents en sept jours. Le témoin résidant désormais à Bordeaux est d’ailleurs décrit comme “un ancien amateur de soirées homosexuelles parisiennes”. La formule ferait presque sourire. Fabien, était-il plutôt un aficionado des bingo drags, des clubs de la capitale ou de soirées chemsex ? La vraie question est surtout : dans le cadre de quelle enquête, un témoin a-t-il jamais été décrit comme “un amateur de soirées hétérosexuelles parisiennes” ?

Enfin, au-delà de l’insistance sur la nature festive et sexuelle de ces amitiés, cet intérêt particulier du Parisien pour les “amis” de Pierre Palmade connaît en sept jours, quelques ratés. Après avoir révélé son identité, le 21 février, sur son site, Le Parisien rebaptise le témoin bordelais Tony, “à [sa] demande”. Dans le quotidien du lendemain, son véritable prénom apparaît trois fois et dans l’article du 25 février, il est décrit comme “un Bordelais surnommé Tony” ; H.L., jeune homme de 26 ans, a été pendant quatre jours un “homme de 40 ans d’origine asiatique” ; et le “jeune homme qui pratique le transformisme” s’avère être Andréa, une femme trans.

Pendant ce temps, faute d’informations, les articles tournent en rond. Les accusations de Patrick s’étalent sur cinq jours : il affirme avoir entendu Pierre Palmade “se vanter de “disposer” sexuellement de deux enfants de 7 et 9 ans”, qu’il l’a vu consulter et télécharger des films pédopornographiques, que l’humoriste lui a montré le 14 janvier une “vidéo mettant en scène des enfants ou des adolescents” et qu’il a connaissance de films dans lesquels on voit l’acteur “consulter des vidéos pédopornographiques et se féliciter de son impunité”. “Des déclarations à prendre avec prudence”, répète plusieurs fois Le Parisien.

Palmade seul face aux accusations

Pendant ces sept jours où les “penchants sexuels” et les “penchants pédophiles” de Pierre Palmade sont évoqués sans guillemets, Le Parisien ne donne pas la parole à sa famille, à ses ami·es ou à son avocate, laissant ainsi le champ libre aux spéculations. L’une des premières à prendre sa défense est Andréa. Présente à Cély-en-Bière les jours précédant l’accident, et sur la vidéo dans laquelle Pierre Palmade visionne un contenu pédopornographique, elle est le témoin-clé commun aux trois affaires. Interrogée par Bruce Toussaint pour BFM TV, la jeune femme, ressortie libre de sa garde à vue, resitue le contexte du tournage de la vidéo. Elle y apparaît avec Pierre Palmade et une troisième personne ; elle confirme qu’ils étaient tous “sous emprise”. Dans cet entretien diffusé le 28 février, elle précise bien que la vidéo n’est pas un “fichier pédophile”, qu’elle a été tournée à l’aide d’un téléphone qu’elle a vendu sans en effacer les fichiers. Elle assure que Pierre Palmade était “choqué” par les images et qu’il cherchait “à piéger” leur détenteur. Face à l’insistance de Bruce Toussaint sur les supposées “déviances” de Pierre Palmade, elle affirme à plusieurs reprises qu’il “n’est pas pédophile”.

Les jours suivants, l’information n’est pas reprise dans les colonnes du Parisien. Le 4 mars 2023, dans un entrefilet, le quotidien indique : “Aucun contenu pédopornographique n’a été retrouvé sur les appareils numériques saisis chez Pierre Palmade (…). Une procédure avait été ouverte par le parquet de Paris le 18 février après la dénonciation d’un Bordelais (sic) qui avait remis deux vidéos aux enquêteurs. L’examen ne permettrait pas de certifier, à ce stade, que l’humoriste visionne effectivement des contenus illicites.”

Quand les fake news alimentent le “feuilleton médiatique”

“Une information plus un démenti, cela fait deux informations pour le prix d’une !” Rares sont les étudiants en journalisme qui n’ont pas entendu, au cours de leur scolarité, cette formule d’Yvan Audouard, chroniqueur du Canard Enchaîné. Sans doute usée jusqu’à la corde, elle n’en garde pas moins sa pertinence d’autant que sa seconde partie est souvent oubliée : “Et c’est la fausse qui reste dans la mémoire”. 

Au-delà des approximations et des conclusions hâtives, liées à l’impensé des journalistes, à l’exercice en temps réel du journalisme qui justifie la course aux révélations et alimente le buzz, “l’affaire Palmade” n’a pas échappé aux fake news. Leur impact a été d’autant plus fort qu’elles ont été diffusées à des heures de grande écoute dans un programme populaire et déclinées par la suite sur ses différents supports et réseaux.

Hors de notre corpus, c’est l’émission de Cyril Hanouna “Touche pas à mon poste”, sur C8, qui s’est fait le principal relais de la désinformation sur “l’affaire Palmade”. Le 21 février 2023, Karl Zéro y affirme ainsi que des vidéos montrant Pierre Palmade “en train de regarder des scènes de viols d’enfants” existent, mais qu’il s’agit d’une diversion pour dissimuler un “scandale d’Etat”, sans trop de réaction de l’animateur. Deux semaines plus tard, le 9 mars 2023, Gérard Fauré, présenté comme “l’ancien dealer du Tout-Paris” y parle d’une supposée implication du Vatican dans le trafic international de cocaïne, avant d’assurer que, dans le volet pédocriminel de l’affaire, “il y a une histoire d’adrénochrome”, une drogue soi-disant synthétisée à partir du sang d’enfants “de trois ans kidnappés par des Roumains en Espagne et en Italie”. Et d’ajouter : “Palmade m’a invité à son anniversaire, il y a quinze ans et j’ai trouvé qu’il y avait trop de petits garçons”. Cette séquence vaudra à C8 une sanction de l’Arcom de 500 000 euros, considérant qu’elle était “de nature à porter atteinte aux droits” des personnes visées, ainsi qu’au “respect de leur honneur et de leur réputation”. La “diffusion de propos portant sur une thèse complotiste” vaut en outre une mise en demeure de la chaîne.

Couvrir une fake news est toujours un dilemme pour un journaliste : faut-il l’ignorer au détriment de l’engagement pris avec le lectorat, ou la traiter, quitte à lui donner de la visibilité et une forme d’existence ? Le 10 mars 2023, dans l’article “Qu’est-ce que l’adrénochrome, cette supposée drogue qui excite les complotistes ?du Parisien, la journaliste Anissa Hammadi consacre à cette infox un solide article de décryptage qui débute avec les insinuations de Gérard Fauré sur la prétendue consommation “de Pierre Palmade ou encore [de] Céline Dion”. Le Monde et France Info feront de même. 

Quelques jours auparavant, le 26 février 2023, dans sa rubrique “Culture & Loisirs”, Le Parisien avait consacré une pleine page-photo à Karl Zéro. Dans Les dérives complotistes de la star du petit écran”, les journalistes ne débunkent aucune des spéculations de l’ancien animateur, “obnubilé par la lutte contre la pédocriminalité”. Et alors même qu’une connaissance de Pierre Palmade a été mise en examen la veille et que les enquêteurs n’ont pas fini l’analyse des vidéos incriminées, ils lui donnent sans réserve la parole : “Ce [n’était] pas une information présentée comme une exclusivité. C’est ce que m’ont dit des sources fiables. Mais j’ai parlé au conditionnel. Je pose des questions, je n’ai aucune certitude. Je commence simplement à me demander si cette affaire de pédopornographie ne cherche pas à masquer quelque chose de plus important”.